Présentation de Claude ZILBERBERG

Pour ce qui regarde la pénétration, très relative, de l’œuvre de Hjelmslev en France, elle a bénéficié de deux concours de grande qualité : au moment de la parution des Prolégomènes à une théorie du langage, le toujours étonnant compte rendu d’A. Martinet, et sur le long terme l’assimilation par Greimas de l’épistémologie hjelmslevienne ; en effet, la référence à Hjelmslev est de loin prévalente dans Sémiotique1.

Pour être d’entrée parfaitement au clair, le recours à Hjelmslev demeure, en raison de l’exigence de l’œuvre, encore à l’heure actuelle sous le signe de l’éclectisme. Ce point précisé, l’œuvre de Hjelmslev est l’une des composantes majeures de la sémiotique européenne et française. En effet, l’une des lignes de partage toujours vive porte sur le point de savoir si la sémiotique doit être liée ou non à la linguistique. Selon Hjelmslev, la sémiotique est non seulement liée mais dépendante de la linguistique. Ce faisant, Hjelmslev renversait la dépendance de la linguistique à l’égard de la sémiologie et de la “psychologie sociale” que Saussure avait posée dans les premières pages du Cours de linguistique générale. Cet attachement jamais renoncé à la primauté de la linguistique rend les relations entre les deux rives de l’Atlantique difficiles…

Nous aimerions établir succinctement la liste des dettes que les sémioticiens européens devraient de notre point de vue reconnaître. En premier lieu, la fonction sémiotique, qui est la condition de l’efficacité de la commutation, doit être systématiquement recherchée, bien entendu dans les conditions réelles de son exercice ; si elles ne sont pas rapportées à la fonction sémiotique, les catégories n’ont plus d’ancrage syntagmatique dans le discours et le sémioticien, privé de ce contrôle, peut dire à peu près n’importe quoi, sans même d’ailleurs le soupçonner... En second lieu, la conception hjelmslevienne de l’analyse centrée sur la dépendance et la théorie des fonctions ont permis de desserrer l’emprise que le binarisme dans les années soixante exerçait sur les esprits. La troisième contribution porte sur la conception de la forme telle qu’elle ressort de La catégorie des cas, conception qui subordonne le contenu à son étendue diffuse ou concentrée. Enfin, et même si cette exigence est encore pour la plupart seulement un horizon, Hjelmslev a fixé au moins pour un temps la forme souhaitable de la théorie, à savoir dans le plan de l’expression un système circulairement vertueux de définitions actualisant dans le plan du contenu une hiérarchie. De cette exigence, les Prolégomènes à une théorie du langage fournissent ce qu’il faut bien appeler une esquisse si on la compare à ce monument qu’est le Résumé à une théorie du langage. L’avenir dira s’il faut substituer l’article défini “la” à l’article indéfini “un” comme l’a espéré Hjelmslev : Résumé de la théorie du langage, ou bien conserver l’article indéfini “un”, plus modeste…

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